
-By David Loriot

Il y a ceux qui, pour un instant fugace, éclairent leur vie à la petite flamme d'une douce folie. Et puis, il y a les autres, les enflammés, debout dans leurs capes brûlées vives. C'est l'histoire de cette AS Monaco 2025-2026. Celle d'une équipe belle à l'écran comme une héroïne de cinéma, irrésistible sur le sol français qu'elle ravagea à grand fracas, s'offrant les quatre Oscars sur le territoire, pour un quadruplé irréel, historique, insensé. Mais pour en arriver là, il a fallu en panser des plaies, suturer en urgence, recoudre pour avancer. Pour que la vitrine reste tape-à-l'oeil, quand à l'intérieur tout était ravagé. « Il faudrait écrire un livre. Une saison de fous avec des fous », résumait Élie Okobo, double MVP d'une histoire navrante mais extraordinaire.
Mardi, c'était le 30 juin. Date symbolique. Peut-être fatidique pour ce club élevé au plus près des cieux dangereux par un mécène russo-hongrois, Aleksej Fedorycsev, amoureux enchaîné à son club jusqu'à l'ivresse et le déni. En langage juridique, le 30 juin a marqué la déséquestration des actions, c'est-à-dire la fin de l'aide salvatrice de la Principauté. Au chevet du club sans le sou, l'État monégasque, acquéreur d'une action en mars dernier comme un fil de vie au coeur de la tempête, a aujourd'hui terminé sa mission, dans le silence absolu. Il s'était engagé à ce que l'ASM aille au bout de la saison. C'est fait et l'image est sauve.
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La suite ne lui appartient pas. Il n'en a ni la vocation ni la volonté. Le prêt étatique, qui avoisinera sans doute au final les 30 millions d'euros (la Principauté doit encore honorer les salaires de juin) ne lui sera peut-être jamais intégralement remboursé. Mais quand elle entre dans le bal des fous le 6 mars dernier, la Principauté sait sûrement déjà qu'elle ne reverra pas toute la couleur de son argent.
Aujourd'hui, Monaco est champion de France, mais il est au bord du précipice. L'Euroligue s'est enfuie. Les héros ont quitté la place en cendres. Et dans la fosse vide, les repreneurs ne se jettent pas. D'autant que Fedorycsev, toujours actionnaire majoritaire, ne se résigne pas à lâcher la barre. Après avoir mis près de 100 millions d'euros dans le club en quatre ans, l'homme d'affaires refuse de partir une main devant, une main derrière.
Mardi, la DNCCG a sans doute confirmé au club sa décision de non-engagement en Betclic Élite la saison prochaine. L'ASM va forcément faire appel auprès de la chambre fédérale. Alors que le Tribunal de première instance de Monaco peut frapper le mot de la fin le 10 juillet prochain, acté la cessation de paiements avant la liquidation judiciaire, une seule voie semble viable au bout du noir : celle tracée timidement par le clan Jamal Mashburn, autour d'un quatuor d'investisseurs qui voudrait bien bâtir sur pas grand-chose : monter un budget de 12-15 millions d'euros et constituer en express une équipe, malgré neuf agents référents en colère et dindons d'une farce rance qui dure depuis près de deux saisons et pèse 3,5 millions d'euros d'impayés à ce jour !
Dans ce cas-là seulement, la Principauté suivra. Depuis que tout a volé en éclats, elle n'a jamais cherché un repreneur. C'est entre les mains du directeur exécutif, Oleksiy Yefimov, qu'elle a remis le destin du club. Posture étrange que d'insuffler près de 30 millions d'euros pour rester à l'écart. Les jours qui viennent diront si l'Ukrainien a réussi à sauver quelque chose de ce champ de mines, où il fut sans doute tout à la fois victime et bourreau. En tout cas, il s'est agité, n'en a pas dormi ou presque, devant même se résoudre à suivre une cure de sommeil au coeur de l'hiver.
On liste les dettes sur un paperboard
Comment en est-on arrivé là ? Au bord de l'implosion dès l'automne, quand les caisses sonnent déjà creux et que le tandem à la tête du club fait le brave, engageant Cory Joseph sous les bombes et les amendes de la Ligue Nationale de Basket et de l'Euroligue. Au final, l'ancien champion NBA 2014 avec les Spurs ne jouera jamais pour la Roca Team et deviendra champion d'Europe avec Olympiakos.
Dans les coulisses des instances du basket français, certains reconnaissent, en sourdine, une négligence de vigilance à l'engagement. Depuis 2022, Fedorycsev posait en sac de grains les garanties bancaires. « Il était bankable », glisse-t-on. Mais sur la dernière rentrée des classes, LNB et DNCCG ne mesurent pas pleinement les dégâts collatéraux du conflit russo-ukrainien. Fedorycsev est depuis un moment dans le viseur des autorités et ses avoirs, que certains estiment à près de 450 millions d'euros, ne transitent plus. Pourtant Monaco évite les fourches caudines.
Rapidement, le club se retrouve coincé financièrement. Du stadier au traiteur, en passant par les compagnies de transport et bien évidemment les joueurs, dès le mois de novembre, les salaires ne tombent plus. Dans son fonctionnement, l'ASM n'est pas taillée pour faire face. Le staff administratif est réduit, sans véritable directeur financier, tandis que la comptable, ancienne traductrice et proche de Yefimov, vit à Chamonix. Dans les bureaux, c'est un peu à l'ancienne, on liste les dettes sur un paperboard !
Dans l'équipe, forcément, l'ambiance se tend. Yefimov est rapidement la cible désignée et persona non grata dans le vestiaire. Lors des déplacements, le clan du coach Vassilis Spanoulis s'installe d'un côté du hall d'embarquement et n'adresse pas la parole au directeur exécutif, posé à l'autre bout de la salle. Au milieu, les joueurs grondent. À la cantonade, Matthew Strazel, avant un décollage, interroge : « Where's my money ? ».
Au sommet du Rocher, la Principauté, alertée du chahut d'en bas par quelques témoins avisés, commence à lever la tête. Les dettes sociales, réclamées par le Tribunal de Monaco, grimpent à près de 2 millions d'euros. Rue du Château des Rentiers à Paris, on s'agite aussi. La LNB et les quinze autres clubs de Betclic Élite exigent leur dû et le paiement de la Luxury Tax (1,936 million d'euros au final, soit 120.000 euros par club).
L'urgence est là, aux portes de Gaston-Médecin. Fin décembre, la vie du club n'a déjà plus de sens. Fedorycsev et Yevimov sont acculés et choisissent l'appel aux amis pour colmater. Grâce à quelques donateurs aisés sur le Rocher et à l'apport conséquent, dit-on, des frères milliardaires russo-arméniens, Sergey et Nikolay Sarkisov, les salaires de décembre sont honorés le... 6 février.
Le club sous tutelle princière comme sous contrôle parental
Le club est à l'envers. Mais quand tout tremble autour, que les joueurs menacent de faire grève et agitent le voile noir sur le match de l'année contre Nanterre à la Défense Arena, où l'on attend 18 000 personnes, le tandem Fedoricsev-Yefimov demeure infroissable, dans un jeu de foi et de dupes qu'ils maîtrisent à la perfection. La LNB, elle, prend peur, s'ébroue, propose spontanément et sans concertation une aide de 500 000 euros pour calmer la colère. Le DG est dans le taxi à Lyon, le « prési » au bureau à Paris, la visio a des allures de plan Marshall. Les sous ne seront pas versés, mais la grève est évitée, la Principauté éveillée et l'ASM totalement éparpillée.
Car, en réalité, dès le 9 janvier, l'union sacrée à la tête du club est rompue. Sans en aviser son patron, Yefimov a demandé audience et soutien à la Principauté. « Il fait cavalier seul », glisse-t-on dans les couloirs du Palais. C'est la désolidarisation dans le feutré, la montée au Rocher dans le secret du petit matin. À cet instant, le gouvernement monégasque n'est pas encore entré dans le jeu. On couche les noms du groupe Pastor, de la Société des Bains de Mer, de Leonardo Maria Del Vecchio, jeune milliardaire italien, comme autant de potentiels repreneurs. Mais en réalité, tout cela n'est que de la brume. Lors de l'audience du 6 mars au tribunal, on dégoise dans les rangs : « Le problème, c'est comment trouver un milliardaire qui veut sa danseuse ». Ce jour-là, enfin, l'État se dresse. Via l'achat d'une action et par le biais de la Société Nationale de Financement (SNF), la Principauté prend les commandes financières pour sauver l'ASM du naufrage.
Car le club ne peut plus verser un centime. Une à une, les banques refusent d'héberger le dodu endetté. L'ASM est alors placée sous tutelle princière, comme sous contrôle parental. Dans sa grande bonté, la Principauté lui octroie une carte bancaire avec un plafond limité. Pas de chéquiers, pas de possibilité de payer en ligne. Dans les bureaux, du cash circule, certains salariés avancent même parfois des frais. On raconte aussi que la collation des joueurs, lors du match à Nancy le 10 janvier, fut payée en liquide par Yefimov.
Chaque jour, la dette enfle, sans que personne ne la chiffre précisément. 12, 15, 20, 25 millions... Coach Spanoulis quitte ce triste spectacle à la mi-mars. L'État éponge, paye les salaires, la Luxury Tax, assure le kit de survie. Sur le terrain, les joueurs continuent à faire le boulot, mais certains se lassent. Nikola Mirotic disparaît presque du jour au lendemain. Mike James, à qui le club doit 925 000 dollars d'un « autre contrat », râle toute une nuit sur X. Le 28 avril, pour le déplacement à Olympiakos en quarts de finale des play-offs d'Euroligue, le meneur américain, refuse de partir avec l'équipe en avion privé, sous prétexte que la place à ses côtés, habituellement libre, est cette fois-ci occupée ! Le pilote doit faire sortir son bagage et James rejoindra l'équipe le lendemain, via un Nice - Athènes sur Easy Jet !
James, Yefimov, Fedorycsev, aux dernières notes du triomphe
La fin de saison régulière est bâchée, la première place abandonnée. Okobo se met en grève jusqu'à toucher une avance de 80 000 euros sur les 400 000 qui lui sont dus au titre de son « contrat Euroligue ». L'ASM s'ébat à 7 ou 8 pros ! On a versé dans le n'importe quoi, mais l'équipe ne fissure pas. En interne, personne ne sait où va le club. La compta dit : « On est à sec ! » La Principauté indique aux vacataires qu'ils seront reconduits la saison prochaine. Au bal des promesses, Yefimov sort Jamal Mashburn du chapeau. L'ancien joueur NBA a réuni quatre investisseurs. Au Final Four de l'Euroligue, à Athènes, le directeur exécutif monégasque s'affiche ostensiblement avec le All-Star.
On continue de brasser de l'espoir. Mais sur le pré, il y a bien longtemps que les joueurs n'écoutent plus rien. Fixée sur l'objectif quadruplé, la Roca Team veut juste aller au bout du truc et rendre magique cette pure folie. L'irrationnel a gangrené l'ASM. Donc Monaco va l'emporter. En apothéose, sur un match 5 à Paris. Sans Matthew Strazel, suspendu pour avoir vociféré au visage de l'arbitre Mehdi Difallah qu'il était « un put... de tricheur » lors du match 3 de la finale. Sans Kevarrius Hayes, non plus, cheville dans le sac après neuf secondes de jeu.
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Mais avec Mike James, débarqué à Paris en milieu d'après-midi le jour du match, après 49 jours sans entraînement collectif. Mâle alpha d'une meute blessée, le meneur star de la Roca Team se devait d'être là. Avec le jersey de Strazel sur les épaules, dont le nom au dos a été masqué par un strap, James a volé au secours de la patrie, dans un dernier élan d'amour pour une équipe où il n'avait pas que des amis, mais les mêmes égratignures sur la chair.
D'autres aussi apparurent aux dernières notes du triomphe, quand on ne les attendait pas. Aleksej Fedorycsev et Oleksiy Yefimov n'étaient pas vraiment les bienvenus à l'Adidas Arena ce mardi 23 juin. Ils ont pourtant réussi à s'y faufiler en fin de troisième quart-temps. À les voir lever les bras au ciel, à regarder Fedorycsev rayonnant de bonheur au centre du podium, médaille au cou, embrassant ses hommes comme du pain tiède, il y avait dans la posture quelque chose de dérangeant et de touchant tout à la fois. Au crépuscule d'une saison folle, la Roca Team posait un point final mémorable. Quand demain, personne ne sait quelle aube se lèvera sur le Rocher...
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